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« Peut-être se souviennent-ils que je suis là et qu’ils viendront me tirer de la gueule de cette tempête de neige. Ils doivent me sauver… Sinon, un être humain va geler. Ne se rappellent-ils pas que celui qu’ils ont fourré dans ce pétrin ne pourra pas en sortir sain et sauf au plus froid de l’hiver ? Ils savent très bien mais, loin de venir me chercher, ils ne mettent même pas le pied dehors par cet hiver rigoureux. Si j’étais à leur place, je ne le ferais pas moi non plus. Quelle âme se mettrait en route par ce temps-là et affronterait cette tempête de neige ? Quoique pourvu du titre de gardien, je suis souche de Yeuruque. Ils s’en foutent que je meure ou pas. Avec un Yeuruque de moins, le monde ne perdra pas grand-chose…» Plus il tournait cela dans sa tête, plus il s’ennuyait. En enfonçant ses mains, qui commençaient à s’engourdir, dans son épaisse ceinture de chèvre, il se recroquevilla comme un malade en proie à la douleur. L’orage qui avait tourné depuis longtemps en tempête de neige faisait hurler ses tourbillons à l’ouverture de l’Obruk. « Ah ça ! Cette peste de froid ! Arrête donc, sacré nom d’un chien ! Oh, tu n’es toujours pas fatigué, ciel, montre ton visage bleu ! » Il roda dans l’Obruk. Ses doigts de pieds semblaient déjà s’engourdir. Il se frictionna avec inquiétude les pieds et les épaules. En serrant encore un peu plus sa grosse ceinture, il chercha à se défendre contre le froid. Après, il regarda le ciel par le goulot étroit de ce trou naturel. La tempête hurlait dehors. Les poussières de neige glacées s’abattaient, balayant l’Obruk. La peur se reflétait de plus en plus sur le visage de Yusufoglu qui se retira dans un coin abrité, moins touché par le souffle de la tempête, là où la neige ne s’amoncelait pas. Il faisait un froid de canard partout. L’eau qui fuyait par l’ouverture de l’Obruk était déjà congelée et la surface de la roche couverte d’une couche de glace. « Non, il y a plus rien à attendre des villageois, ni de quiconque de la tribu ou de clan, de personne. Pourquoi garder espoir ? Je ne suis qu’un pauvre bougre de septuagénaire qui a déjà un pied dans la tombe…» Ah ! Quelle bêtise de descendre, à l’aide d’une corde, dans cet antre ! Il aurait dû retourner dans le village lorsque la tempête se déchaîna. Tout seul, il ne pourra plus se hisser. Il serait donc emmuré vif dans l’Obruk. L’Obruk était une cavité naturelle du sous-sol, en forme d !entonnoir retourné, dont le goulot était étroit, le fond large. Il y faisait froid, été comme hiver ; la neige et la glace n’y manquaient jamais. C’était donc une glacière naturelle. Les tribus yeuruques faisaient descendre un homme à l’aide d’une corde ; dans un coin à l’abri du suintement de la roche, on entreposait des outres remplit de fromage. Cette cavité empêchait le fromage et la viande hachée de s’avarier. Chaque tribu, chaque clan y avait sas propre place. Pour ne pas se tromper d’outres, ils y mettaient une série de signes particuliers : os d’aigle, cornes de chevreau, fourches de bois… Le vrai fromage était celui de l’Obruk : « Bon comme le fromage d’Obruk » disaient les anciens. Ceux de maintenant sortaient de chambres frigorifiques : le froid donc les congelait avec l’eau d’imbibition, ce qui arrangeait bien les commerçants car ils pesaient lourd dans ce cas. Mais dans l’Obruk, l’outre est percée de part et d’autre avec un poinçon. Le froid de la grotte aspirait, à travers ces trous, l’eau du fromage, ce qui expliquait que les flancs des outres devenaient couverts d’une moisissure cotonneuse. Yusufoglu, en entassant des outres, pensa se faire un abri. Mais il lui était impossible de les déplacer. Elles ressemblaient à un bloc de glace, lourdes comme la pierre. Même l’eau suintant par les trous avait gelé et les peaux étaient moisies. En portant ses mains engourdies de froid à la bouche, il souffla fort entre ses doigts. « Cet hiver est précoce, mon vieux Yusufoglu,» se dit-il, « il est cruel et novice. On a peur de ce que fait un novice… Cette tempête de neige ne lâche pas le collet d’un homme sans emporter son âme.» Dehors une tempête comme on n’en avait jamais vu dans le Taurus, soufflait dans un accès de colère, du Nord vers le Sud. Des nuages noirs couraient, un vent glacial sifflait. Yusufoglu ignorait ce qu’apporteraient ces nuages et ce vent. C’est pourquoi sa peur se reflétait sur son visage et il se lamentait sur sa situation sans issue et désespérée. Le pauvre voyait la mort approcher. « Hé, sale froid ! Ohé, vilain vent qui chasse l’ours de son repaire ! Avant, tu ne pouvais pas faire le fanfaron comme ça. Mais qu’est-ce que tu veux ? Tu m’as pris au dépourvu. Pendant ma jeunesse, je pissais face au vent. A l’époque, j’étais plein d’entrain, même le grincement de la porte me faisait danser… Et maintenant je regrette beaucoup mes jeunes années où je jetais des coups pied aux cailloux sur le chemin.» Il était né dans une bergerie. Il avait été enveloppé dans une couverture en poil de chameau. Pour qu’il soit courageux et brave, on lui avait peint les yeux de kohol avec une plume d’aigle. Le père de Yusufoglu était berger, son grand-père aussi… Avant que son poignet ne se soit couvert de poils et qu’il sente la sueur d’un homme mûr, il était déjà un bon berger, Yusufoglu. De ses vêtements jusqu’à son bâton, tout puait l’urine de bouc. Cette odeur avait imprégné sa peau, sa chair et même son sang. Il connaissait très bien les montagnes, les saisons et l’hiver. Il saisissait si le temps allait se gâter à l’éternuement des chèvres, à leur gémissement pendant qu’elles se couchaient, ou à l’odeur de la poussière, au goût du vent qui soufflait. Pourtant, cette fois-ci, il ne put deviner ce qu’apporterait cet hiver rude. Il en était témoin pour la première fois. N’ayant pas attaché d’importance à la neige qui avait commencé à tomber il y avait deux jours, parce qu’il pensait qu’elle allait cesser, il n’était pas retourné dans son village. Au lieu de se calmer, la chute de neige, s’intensifiant, s’était transformée en tempête sur le chemin du village. Le froid sinistre et noir s’était emballé, la bride sur le coup. … A l’âge de seize ou dix-huit ans, il avait vécu l’événement le plus terrible de sa vie de berger ; le fait même de s’en souvenir était une torture… C’était un jour d’automne. Il conduisait le troupeau de Katrankuyusu à Haciyeuruque, de là à Bogazagzi, par un temps nuageux. Du nord venait un froid inattendu annonçant la neige. Le troupeau ne pouvait plus tenir en place, faisait comprendre par ses gémissements et par sa façon de ruminer qu’il allait neiger et qu’une tempête allait déchaîner. Le troupeau demandait sans cesse qu’on le guide de la voix et faisait tinter ses cloches, mangeant des herbes incomestibles et même des cailloux, les boiteux et les plus malades du troupeau essayaient de devancer les autres. Peu après, une tempête de neige souleva de la poussière dans la direction de Bogazagzi. Ne laissant voir ni ciel ni terre, elle attaqua le troupeau de front dans un goulet. Près de trois cent bêtes se heurtèrent, formèrent une telle pelote que même un poing ne pouvait pénétrer entre les animaux. Au lieu de mourir en restant debout, le mieux était d’aller s’allonger entre les pattes du troupeau d’autant plus que la chaleur des bêtes protégeait l’homme. Les animaux bloqués ruminaient et pissaient… Yusufoglu était sorti sain et sauf de cette tempête d’un jour, avec une dizaine de moutons et son chien le plus fidèle des animaux. Sa mâchoire ne cessait de tremble. Le gardien claquait des dents. Sa langue se refroidissait. Saisissant un caillou, il voulut le lancer… Il désirait entendre un son lui prouvant qu’il vivait encore. Les cailloux gelés restaient rivés sur place. Il avait la tête qui tournait, il allait défaillir de faim, il ne mangeait ni dormait depuis deux jours et ses forces s’affaiblissaient. On aurait dit que ce n’était plus le sang mais le froid qui circulait dans ses veines. Yusufoglu essaya de courir autour du monceau de neige en plein milieu de cet antre. Mais il semblait marcher sur une pente infinie. Il se promit en poussant un profond ah ! « Si jamais je sors d’ici sain et sauf, loin de garder l’Obruk, je ne mettrai plus les pieds dans le Taurus. Ma foi, non c’est fini… Je m’en fous du fromage pourri des autres…» Dans un coin de l’Obruk, des branchages de cèdres qui semblaient vernis étaient couverts de cônes glacés. A l’extérieur, de Bolkarlar à Dumbelekduzu, de là vers Bogazagzi, une forte tempête de neige soufflait de plus en plus enragée. Les hurlements lointains du vent comme un grondement d’un canon se firent entendre dans l’Obruk et une poussière de neige y tourbillonna. Il était difficile de savoir s’il faisait jour ou nuit dehors. Yusufoglu savait que cette tempête n’aurait pas cessé avant deux jours. « Je m’en vais », répétait-il, « la mort est à la porte… Cette tempête, cette neige ne laissent pas vivre les hommes. Elles emportent leur âme…» Il sentait un serrement de cœur et son état empirait. Il s’assit sur une outre qui appartenait à un grand bouc. Si on la pesait, elle ferait plus de quatre-vingts kilos. Qui sait avec combien de chèvres ce bouc s’était accouplé ? Toutes les peaux bleues des chevreaux d’à côté lui ressemblaient beaucoup. Non, pas une seule ressemblance, ils étaient tous issus de son foutre. Du haut venaient des craquements et des hurlements. Les vents emplissaient l’ouverture de l’Obruk. Des sons inconnus régnaient partout. Des rochers et de profondes vallées jetaient des cris sauvages. Le froid inexorable qui était en guerre contre les montagnes et les arbres, était maintenant tombé amoureux du vieux Yusufoglu et lui demandait son âme. La tempête réclamait tout ce qui portait de la chaleur, des artères qui battaient, une âme qui vivait où qu’elles soient. La seule petite bouffée de chaleur trouvait abri dans le sein de Yusufoglu, luttant contre le froid, bête féroce. Elle s’apprêtait à s’en aller,elle aussi. C’était cette petite bouffée de chaleur que convoitait la tempête qui murmurait sans cesse : « donne-moi ça, donne-moi ça. » Bien qu’il ait soufflé plusieurs fois dans ses mains, Yusufoglu n’avait pas senti la chaleur, alors portant les doigts à la bouche, il les mâcha de façon à les faire saigner. Il voulait les sentir mais hélas ! Ses doigts engourdis ne répondaient à aucun ordre. La tempête, plus furieuse, plus dévorante que celle de la veille, engloutissait tout. Des milliers de sons, cris, craquements, hurlements, gémissement se brisaient et faisaient écho sur les flancs des vallées… C’était une folle tempête de neige qui venait de très loin, de Bolkarlar à Dumbelekduzu, répandant le froid partout. « Le temps ne passe pas, la tempête ne cesse pas… Mon cœur ne se calme pas. H é, mon Dieu ! Fais-moi vivre encore un jour, un seul jour… Arrête cette tempête, finis-la… C’est la fatalité, mon terrible destin. Pauvre, vieux et sans appui, je suis sûrement de trop ici-bas. Sinon, on viendrait me chercher, voir si je vis. Dommage bien dommage !... Je n’ai plus qu’à mourir. Je reste gelé comme ces outres. Honte aux hommes ! » « Voilà, c’est pour toi, Memet Agha de Kéchef ! » dit-il « tient voilà les tribus nomades de Bolacali !... Tiens, c’est pour toi, mon Ali le blond à la grande renommé… Au diable, votre Obruk et votre fromage !... » Rarement le couteau pénétrait dans les outres. En les trouant, il arriva devant une outre, s’y arrêta tout d’un coup. C’était une petite peau bleue de chevreau. Il se rappela qu’elle appartenait à Ismail le Pauvre et il ne la toucha pas. Il jeta son couteau à terre. Il allait s’affaisser, s’engourdissant de plus en plus. Il savait que rester assis et immobile signifiait mettre bas les armes devant le froid rigoureux, il déploya un dernier effort, essaya de se relever mais ne réussit pas, comme si deux grandes montagnes étaient venues s’asseoir sur son dos. Le sommeil, douce couverture lourde et chauffante, le guettant depuis bien longtemps, commença à l’envahir sournoisement. Il se recroquevillait sur lui-même, les genoux au menton, dans la position du fœtus. Il voulait s’endormir… Ses yeux se fermaient doucement. Sa chair se glaçait de plus en plus. La mort, cette sévère loi, commençait à se couler dans son corps comme un filet de fumée. Des bruits commencèrent à parvenir à son oreille. Il ne savait pas si c’était un rêve ou la réalité. Ce qu’il savait c’était qu’un homme en train de geler faisait des hallucinations. Mais ces sons n’étaient pas de ceux qu’on entend quand on meurt gelé. Des aboiements, des coups de feu lui parvenaient. Il essaya d’ouvrir les yeux comme s’il se réveillait d’un sommeil de mille ans. Il regarda l’ouverture de l’Obruk, et vit des silhouettes se dessiner. L’une d’entre elles, grandissant peu à peu, descendait vers Yusufoglu au bout d’une corde qui pendait, lorsque celui-ci, levant ses vieilles mains engourdies, tâchait d’agiter les bras pour signaler sa position à l’ombre qui venait le chercher. (OSMAN SAHIN, OBRUK BEKÇISI, Ağız İçinde Dil Gibi ) Traduit par Mustafa B.YALÇINER
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