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Le charretier enroula les rênes à la ridelle. Puis étalant devant lui l’entrejambes de son chalvar, il y vida tout l’argent qu’il avait dans sa poche. La tête baissée, les chevaux somnolents marchaient lentement et traînaient les sabots dans la poussière du chemin. La charrette, le conducteur et les bêtes étaient couverts de poussières des pieds à la tête. La poussière ne permettait pas de distinguer la couleur de la charrette, ni celle de chevaux. Seuls les yeux et les dents du charretier brillaient. «Six sacs » se dit-il, « à deux livres le sac, ça fait combien ? Douze livres…» Il compta plusieurs fois les pièces sur l’entrejambes de son chalvar. «Neuf livres exactement ; et alors, où sont passées les trois autres ? » se demanda -t-il. Ensuite « du sirop, de la glace, du pain. Mais ça ne coûte pas tant. Oh ! Diable ! C’est un peu cher, » fit-il, furieux. Il remit l’argent dans une des poches et de l’autre il sortit sa tabatière et roula une cigarette. Sans regarder l’allumette, il la fit flamber, alluma sa cigarette toujours sans un regard et aspira une forte bouffée avec avidité. Les cotonniers du bord de la route étaient aussi couverts de poussière. Ils semblaient grillés. « Si une bonne averse leur tombait dessus ! Ils ont baissé la tête, les pauvres. » A présent, des deux côtés de la route, c’étaient des chaumes. Les éteules du bord couvertes de poussière luisaient avec un éclat mat sous la lumière vive du soleil. Sur la droite, il y avait un champ de tournesols. La charrette arriva à sa hauteur. Toutes les plantes avaient la fleur tournée vers l’est. Le soleil était bien brûlant. Pas la moindre brise ne soufflait. Malgré leur marche lente, les chevaux étaient inondés de la sueur. Des champs de tournesols succédaient à ceux de maïs. De grosses quenouilles étaient enveloppées des feuilles d’un vers foncé sur lesquelles retombaient des fleurs violettes en panicule. Une odeur d’herbe fraîche écrasée par la lourdeur de la chaleur… ce qui rappelait l’odeur du marais. Les chevaux qui semblaient ne plus rien tirer, tendaient la tête vers les maïs verts au bord de la route, ils en arrachaient les feuilles, s’arrêtaient un instant et reprenaient d’eux-mêmes leurs marche. Le charretier frappait les chevaux à coup de rênes de temps en temps mais très rarement. «Dia! Dia! Mes bêtes! » disait-il. Vers midi, la chaleur fut encore plus accablante. Le conducteur était en nage comme ses chevaux. Les gouttes de sueur coulaient, couvrant des sillons sur son visage couvert de poussière. Soudain la charrette s’arrêta, le charretier redressa tête et regarda devant lui. « Hue ! Hue ! » Dit-il. La femme voilée qui marchait au milieu de la route devant les chevaux s’écarta et la charrette se remit en marche. La poussière du chemin était aussi brûlante que des braises mais la paysanne avait les pieds nus. Elle devait s’y brûler les pieds, cela se comprenait à sa démarche. Le charretier lui fit signe, elle était restée plantée au bord du chemin. Elle s’approcha, monta dans la charrette par l’arrière et s’assit derrière le conducteur. «Dia! Dia! Mes petits! lança-t-il à nouveau. Les chevaux placides reprirent leur marche avec nonchalance. Au milieu du champ que longeait le chemin, il n’y avait qu’un mûrier. La charrette quitta le chemin et se plaça sous l’ombre du mûrier, enveloppé aussi de poussière du pied à la cime. Sous le soleil torride, son ombre semblait encore plus sombre, presque obscure. Lorsque les chevaux s’arrêtèrent, le conducteur quitta les planches de côté où il s’adossait. Il se redressa et lança, pour la première fois, un coup d’œil à la femme. Son voile ne laissa rien voir même pas les yeux. Le charretier sortit un carré d’étoffe noué aux quatre coins du râtelier de la charrette. Il avait comme provisions de voyage du halva et du pain blanc. -Vas-y, ma soeur, viens manger. La femme fit non de la tête. En prenant tout son temps, le conducteur mangea le halva et le pain. Puis il sortit encore du râtelier un sac en papier marron. Dès qu’il l’eut ouvert, il constata que les pêches étaient écrasées. Il en choisit deux, les moins abîmées, et les posa devant la paysanne qui lui tournait le dos. Elle les prit sans dire un mot. D’une main, elle écarta le voile qui lui couvrait le visage et commença à manger. Après avoir consommé les pêches tout aplaties aussi, le charretier ferma les yeux. Il s’adossa de nouveau à la planche du côté de la charrette et resta ainsi. Quand il rouvrit les yeux, l’ombre du mûrier s’était déplacée vers l’est, les chevaux étaient en plein soleil. «Allez! Hue! Mes fils,» dit-il. La charrette se mit lentement en route. Le conducteur ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à l’arrière. Il vit que la femme, immobile, avait toujours le dos tourné.La charrette roula un peu plus vite, tout en soulevant un peu plus de poussière, puis elle ralentit à nouveau.Le conducteur étala une fois encore l’entrejambes de son chalvar couvert de poussière. Il sortit de sa poche tout son argent et recommença à compter. Dans le profond silence, seul le cliquetis des pièces résonnait. L’homme compta les pièces et les remit de nouveau dans sa poche. Il donna un léger coup de fouet aux chevaux. Puis il tourna vers la femme assise derrière lui. -Ma sœur, d’où viens-tu ainsi et où vas-tu ? -Du bourg. Sous le soleil écrasant, semée par endroits, toute verte çà et là, tantôt d’un jaune d’or, tantôt poussiéreuse, la plaine s’étendait à perte de vue. On ne voyait que le chemin poussiéreux, où l’on s’enfonçait jusqu’aux genoux, traversant la plaine comme un ruban tout blanc, et la charrette qui s’avançait avec la lenteur d’une tortue. Le soleil était bien pesant. -Où vas-tu ainsi? -A Kirmitli. -Je suis de Hemite -Votre village est le dernier après le nôtre, n’est-ce pas ? -Oui, c’est ça. A nouveau, ils firent silence. -Pourquoi es-tu allée au bourg ? La femme ne lui répondit pas. L’homme s’en étonna. Le charretier demanda : -Tu es allée au bourg pour faire quoi ? Une fois de plus la femme ne lui répondit pas. Cela rendit plus curieux le charretier. Sa colère le fit taire un moment. Mais il était de plus en plus intrigué. Il reprit sa question? -C’est une affaire dont tu ne veux pas parler, ma sœur ? -Non, mon frère, Pourquoi ne pourrais-je pas parler de ça ? Le conducteur, de petite taille, aux sourcils très noirs et très épais, était maigre mais solide. Les muscles se dessinaient nettement sur son cou mince. Vêtu d’un chalvar noir et d’une chemise jaune en soie, il avait une casquette toute neuve qu’il portait penchée sur la droite. D’une drôle de voix, la paysanne déclara : -C’est mon homme. Qu’on lui arrache les yeux ! Il m’a répudiée… Je suis allée chercher mes papiers. -Ah Bon! C’est donc pour ça. Au loin, les nuages pareils à des voiles s’élevaient vers le zénith, tout blancs comme la neige au dessus-de la Méditerranée. Une légère brise frôla la charrette en soulevant un peu de poussière. Puis elle ne tarda pas à se calmer. -Voilée comme tu es, tu dois mourir de chaleur. Vas-y, enlève donc ce truc de ton visage. Qui pourrait te voir dans cette plaine toute déserte? Ote-le donc. La femme enleva son fichu et tourna le visage vers le conducteur. Elle avait de grands yeux tout noirs. Tout rouge, son visage était en feu. Elle avait des lèvres charnues, un menton très fin presque pointu qui accentuait la largeur de son visage. Une bien belle femme donc. Les poignets épais, les hanches larges. Des gouttes de sueur poussiéreuses perlaient sur son long cou. Le charretier regarda à plusieurs reprises la femme puis il tourna la tête et ferma les yeux. -Dia! Dia! A nouveau, il se tourna vers elle, la regarda longuement. Dérangée par son regard, elle baissa les yeux. -Comment t’appelles-tu ? -Emine La Svelte. -Emine la Svelte, ton homme n’est qu’un imbécile. -Un imbécile, qu’on lui arrache les yeux ! Un idiot. Le vent d’ouest se déchaîna, soulevant toute la poussière du chemin qui enveloppa la charrette et les chevaux. Arrivé à Karasu, le conducteur tira sur les rênes. Les chevaux s’arrêtèrent. D’un côté du pont de Karasu se trouvait une épaisse jonchère. Le chemin qui la traversait menait au village de Karali. Mais il était si peu fréquenté que la terre demeurait encore à l’état brut, ce qui avait permis aux tout petits joncs de pousser sur le chemin. Le charretier cravacha les chevaux et les dirigea vers ce chemin à l’intérieur de la jonchère. Les chevaux s’y lancèrent de telle sorte qu’on aurait cru qu’ils se cabraient. La charrette se secoua. La paysanne glissa vers l’arrière, faisant mine de tomber. Arrêtée par une assez grande touffe de joncs, la charrette ne put plus s’avancer. Les joncs les entouraient de toutes parts comme un mur. Le charretier soufflait. -Qu’ils se reposent ici un peu. Ensuite on se remettra en route. Il regarda le visage de la femme. Elle était indifférente. - Dès que les bêtes se seront reposées… La paysanne ne disait toujours rien. L’homme resta muet, avala sa salive et se tortilla. Il fini par dire : -Quel salaud ! Quel idiot, ton type ! Et s’il avait été un homme… -Oui. C’est un vaurien; il agit au nom d’autrui, il se laisse facilement manœuvrer. Là-dessus, le conducteur tourna quelques fois autour de la charrette. Il arracha un jonc, le cassa avec fracas… Après avoir jeté à terre les débris de jonc, il saisit très vite le poignet de la femme. -Ça alors ! Sale type, ça va pas la tête ? -Vas-y, cède ! dit le charretier en la regardant dans les yeux. Elle retira sa main d’un geste brusque, sauta de la charrette et se mit à marcher vers le chemin. En courant derrière elle, le conducteur la saisit par la taille. Se tournant, la paysanne dit : -Tu es fou ; complètement fou ou quoi ? Se dégageant, elle reprit son chemin. -Je n’ai personne dans la vie, dit-il dans le dos de la femme, je n’ai ni mère, ni père, ni même une femme. Je n’ai que ces chevaux et cette charrette. Trois grands champs aussi dans le village. Elle s’arrêta. La rejoignant, le conducteur lui saisit les poignets à nouveau et les serra fortement. La tête lui tournait d’ambition. Les joncs, le monde, tout tournait autour de lui. La femme demanda : -C’est bien vrai? -J’ai aussi des vaches. -Tu n’as vraiment personne? -Personne. Je suis tout seul. Je n’ai personne. Personne… Il entraîna la femme vers le fond de la jonchère. Lorsqu’ils en ressortirent, le vent d’ouest, enragé, soufflait de toutes ses forces et soulevait toute la poussière de la route. Le charretier fouetta avec joie, ce qui ranima les chevaux nonchalants. Alors la charrette avança avec bruit dans un grand nuage de poussière. Dans le village de Kirmitli, le conducteur tira sur les rênes des chevaux qui semblaient à présent, avoir des ailes. La charrette s’immobilisa. L’homme se tourna vers la femme enveloppée de poussière. Leurs regards se croisèrent. La femme ne fit aucun mouvement pour descendre. Elle ne bougea même pas. Le charretier : -Emine, ici, c’est votre village. -Eh oui, c’est mon village. Le conducteur fit claquer son fouet à nouveau. La charrette roula dans la plaine rase en se ballotant dans un nuage de poussière vers le village Hemite. (YASAR KEMAL, YOLDA- SARI SICAK. 130-137, TOROS YAYINLARI) Traduit par Mustafa B. YALÇINER
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